J’observe la Chine depuis longtemps. Pas seulement comme un pays qui aligne des chiffres impressionnants, des usines immenses et des villes sorties de terre en vingt ans. Je la regarde aussi comme une civilisation politique, économique et sociale qui avance souvent avec une idée simple : ne jamais se laisser distancer.
Sur l’intelligence artificielle, la Chine ne veut pas être spectatrice. Elle veut être dans le moteur, dans la cabine de pilotage, et si possible dans l’usine qui fabrique le moteur.
Ce n’est pas nouveau. Pékin a compris depuis longtemps que la bataille du XXIe siècle ne se jouerait pas uniquement sur les ports, les semi-conducteurs, l’énergie ou les routes commerciales, mais aussi sur les données, les modèles, les usages et l’automatisation.
Mais il y a un point que l’on oublie parfois quand on regarde la Chine depuis l’Europe : ce pays ne peut pas se permettre de casser trop brutalement son pacte social. L’emploi reste une ligne de crête. Et l’IA, comme souvent avec les grandes technologies, promet à la fois des gains de productivité et des secousses sociales.
La Chine veut faire de l’IA une infrastructure nationale
En Europe, nous parlons beaucoup de régulation. Aux États-Unis, on parle beaucoup de domination technologique. En Chine, le sujet est plus large : l’IA est pensée comme une infrastructure de transformation du pays.
L’initiative chinoise « AI Plus » vise à intégrer l’intelligence artificielle dans la science, l’industrie, la consommation, les services publics, la gouvernance et la coopération internationale. L’objectif officiel est très ambitieux : dépasser 70 % de pénétration des terminaux intelligents et agents IA de nouvelle génération d’ici 2027, puis 90 % d’ici 2030. Le gouvernement chinois présente aussi l’IA comme un levier des « nouvelles forces productives », cette expression très chinoise qui dit beaucoup de la manière dont Pékin pense le développement économique.
Autrement dit, la Chine ne regarde pas l’IA comme un outil de plus dans la boîte à outils. Elle la regarde comme un nouvel étage de son développement.
C’est une différence importante. Chez nous, on se demande encore souvent si l’IA est utile pour rédiger un mail, générer une image, automatiser une tâche ou produire une synthèse. En Chine, la question est déjà passée à l’échelle supérieure : comment connecter l’IA à l’industrie, aux villes, aux administrations, aux transports, aux plateformes, aux usines et aux services ?
C’est très chinois dans l’approche : quand une technologie est jugée stratégique, elle n’est pas laissée au hasard. Elle est planifiée, poussée, testée, industrialisée.
Une population chinoise plus confiante que les Occidentaux
Autre élément intéressant : les Chinois semblent, dans l’ensemble, plus confiants face à l’IA que les Européens ou les Américains.
Une étude KPMG publiée en 2025 indique que 68 % des répondants chinois se disent prêts à faire confiance à l’IA, que 92 % acceptent ou approuvent son usage, et que 89 % pensent qu’elle apportera des bénéfices. Ce sont des niveaux d’adhésion très élevés, surtout si on les compare à la méfiance que l’on observe souvent en Europe.
L’usage en entreprise est déjà massif. Toujours selon KPMG, 94 % des salariés interrogés en Chine déclarent que leur organisation utilise l’IA, et 93 % disent utiliser volontairement l’IA au travail. Cela montre que l’IA n’est plus simplement un sujet de conférence ou de laboratoire : elle est déjà entrée dans les bureaux, les plateformes et les routines professionnelles.
Mais le même rapport apporte une nuance importante. 78 % des salariés interrogés disent avoir déjà utilisé un résultat produit par l’IA sans en vérifier l’exactitude, 73 % déclarent avoir commis des erreurs à cause de l’IA, et plus de 40 % évoquent une hausse de la charge de travail, du stress ou de la pression liée à l’IA. Voilà qui refroidit un peu l’enthousiasme. L’IA fait gagner du temps, oui. Mais elle peut aussi créer de nouvelles erreurs, de nouveaux contrôles et de nouvelles tensions.
Comme souvent, la technologie ne supprime pas les problèmes. Elle les déplace.
Le vrai point fragile : l’emploi des jeunes
La Chine avance vite, mais elle sait compter. Elle sait aussi que derrière les grands discours sur la productivité, il y a des familles, des jeunes diplômés, des salariés qualifiés, des employés de bureau, des techniciens, des créatifs, des développeurs, des agents de service.
Et le marché du travail chinois est déjà sous tension.
En mars 2026, le chômage urbain des 16-24 ans, hors étudiants, est remonté à 16,9 %, contre 16,1 % le mois précédent. Chez les 25-29 ans, toujours hors étudiants, il est passé de 7,2 % à 7,7 %. Pour les 30-59 ans, il reste nettement plus faible, autour de 4,3 %. Cette différence dit beaucoup : le point de fragilité est d’abord du côté des jeunes actifs et des jeunes diplômés.
La pression est d’autant plus forte que la Chine devait voir arriver 12,22 millions de diplômés de l’enseignement supérieur en 2025, soit 430 000 de plus que l’année précédente. Le gouvernement a d’ailleurs publié des mesures spécifiques pour améliorer leur insertion, avec l’objectif de construire un réseau national de services pour l’emploi des diplômés dans les trois à cinq ans.
C’est là que l’IA devient politiquement délicate.
Remplacer une tâche par une machine, c’est simple sur un tableau Excel. Remplacer des milliers de trajectoires professionnelles, c’est une autre histoire. Un pays peut accepter l’automatisation si elle donne une perspective. Il l’accepte beaucoup moins si elle devient une machine à exclure.
Pékin veut l’IA, mais pas le désordre social
La Chine n’est pas naïve. Elle sait que l’IA peut créer des emplois, mais aussi en détruire ou en transformer brutalement. En mars 2025, le Conseil des affaires d’État a lancé un plan pour soutenir l’emploi, en misant notamment sur les secteurs avancés : équipements intelligents, électronique, biomédecine, économie de basse altitude, mais aussi initiative « AI Plus ». Le message est clair : l’État veut utiliser les nouvelles technologies pour créer des emplois, pas seulement pour en supprimer.
On retrouve ici une constante chinoise : l’innovation est encouragée tant qu’elle ne menace pas trop directement la stabilité sociale.
Une affaire jugée à Hangzhou illustre très bien cette tension. Un salarié qualifié, chargé de contrôler la qualité de contenus générés par IA, a vu son poste remplacé par l’automatisation. Son employeur lui a proposé une rétrogradation avec une forte baisse de salaire, puis l’a licencié après son refus. La justice chinoise a estimé que le recours à l’IA était un choix volontaire de l’entreprise, mais qu’il ne suffisait pas, à lui seul, à justifier un licenciement.
Ce signal est très intéressant. La Chine ne dit pas : « stop à l’IA ». Elle dit plutôt : « oui à l’IA, mais pas n’importe comment ». L’entreprise peut automatiser, mais elle ne peut pas simplement jeter l’humain par-dessus bord sous prétexte qu’un modèle est moins cher.
Pour un pays dirigé par un parti qui continue de se présenter comme protecteur des travailleurs, ce n’est pas un détail. Le progrès technique doit rester compatible avec le récit social.
Le vieux sujet revient : qui paie le prix du progrès ?
J’ai vu passer plusieurs révolutions numériques. Le web, les CMS, le mobile, le cloud, les réseaux sociaux, le SEO automatisé, la publicité algorithmique, et maintenant l’intelligence artificielle générative.
À chaque fois, on nous explique que les métiers ne disparaîtront pas, qu’ils vont seulement évoluer. C’est parfois vrai. Mais ce n’est jamais neutre.
Un métier qui évolue peut devenir plus intéressant. Il peut aussi devenir plus précaire, plus contrôlé, plus standardisé. Un junior peut apprendre plus vite grâce à l’IA. Mais il peut aussi perdre les tâches simples qui lui permettaient justement d’apprendre son métier.
C’est un point que je trouve essentiel. Quand on démarre dans un métier, on commence rarement par les décisions stratégiques. On commence par les tâches de base. On relit, on corrige, on classe, on analyse, on exécute. C’est parfois répétitif, mais c’est aussi là que se construit le socle professionnel.
Si l’IA prend toutes les tâches simples, comment forme-t-on les seniors de demain ?
Cette question vaut pour les développeurs, les rédacteurs, les analystes, les juristes, les ingénieurs, les graphistes, les consultants et les métiers du marketing. Elle vaut en Chine. Elle vaut aussi chez nous.
Les métiers créatifs découvrent le même problème
La tension est déjà visible dans les métiers de l’image et du divertissement.
En Chine, la plateforme iQiyi, souvent présentée comme un équivalent de Netflix, a provoqué une polémique en présentant une base de données d’artistes permettant de faciliter la création de contenus générés par IA. Plus de 100 célébrités auraient rejoint cette plateforme selon un dirigeant d’iQiyi, mais plusieurs acteurs ont réagi publiquement pour dire qu’ils n’avaient pas donné leur accord ou qu’ils ne souhaitaient pas y participer. L’entreprise a ensuite parlé de malentendu et affirmé que les acteurs garderaient le contrôle sur l’utilisation de leur image.
On voit bien le problème. Quand l’IA peut réutiliser une voix, un visage, une gestuelle ou un style, la question n’est plus seulement technique. Elle devient juridique, contractuelle et morale.
Qui possède une image ? Qui contrôle une voix ? Qui est payé quand une apparence est réutilisée ? Qui décide si une œuvre peut être fabriquée avec un double numérique ?
La même tension apparaît à l’international avec ByteDance, la maison mère de TikTok. Son modèle vidéo Seedance 2.0 a été salué pour sa capacité à produire des scènes très cinématographiques à partir de prompts. Mais il a aussi attiré les menaces de studios américains, dont Disney, qui accusait ByteDance d’utiliser des personnages protégés et des univers comme Star Wars ou Marvel sans autorisation. ByteDance a annoncé vouloir renforcer ses garde-fous contre l’usage non autorisé de propriété intellectuelle et de ressemblances de personnes.
La Chine avance vite dans les usages. Très vite. Mais plus l’IA progresse, plus elle rencontre les vieux murs du droit, de la rémunération, du consentement et de la confiance.
L’IA ne supprime pas seulement des postes, elle déplace la valeur
Avant, la valeur était souvent dans l’exécution. Savoir écrire, coder, analyser, traduire, mettre en page, produire une note, faire une veille. Aujourd’hui, une partie de cette exécution devient automatisable. La valeur remonte donc vers autre chose : la compréhension, la stratégie, le contrôle, la vérification, la qualité, la relation client, la capacité à choisir les bons outils et à poser les bonnes questions.
PwC estime, dans son baromètre mondial 2025 sur l’IA et l’emploi, que les secteurs les plus exposés à l’IA connaissent une croissance du revenu par salarié trois fois plus élevée que les secteurs les moins exposés. Les salaires y progresseraient aussi deux fois plus vite, et les salariés disposant de compétences IA bénéficieraient d’une prime salariale moyenne de 56 %, contre 25 % l’année précédente.
Cela ne veut pas dire que tout va bien. Cela veut dire autre chose : l’IA ne détruit pas la valeur, elle la redistribue. Et dans cette redistribution, ceux qui maîtrisent les outils prennent de l’avance. Ceux qui les subissent risquent de perdre du terrain.
C’est assez brutal, mais c’est logique. Celui qui utilise l’IA sans comprendre ce qu’il fait devient dépendant. Celui qui comprend son métier et utilise l’IA comme un levier devient plus fort.
C’est valable en Chine. C’est valable en France. C’est valable dans le SEO, dans le développement, dans la rédaction, dans le design, dans l’industrie et dans la formation.
Le danger, ce n’est pas seulement l’IA. Le danger, c’est l’IA utilisée par des organisations qui ne veulent voir que la réduction des coûts.
Ce que la Chine nous dit de notre propre avenir
La Chine est souvent regardée comme un cas à part. C’est vrai sur beaucoup de points. Mais sur l’IA et l’emploi, elle agit comme un miroir grossissant.
Elle nous montre ce qui arrive quand une technologie devient stratégique, massive, soutenue par l’État, adoptée par les entreprises et acceptée par une large partie de la population. Elle nous montre aussi que même un pays très volontariste ne peut pas ignorer la question sociale.
Il y a là une leçon simple : l’IA ne peut pas être seulement un projet d’ingénieurs, de dirigeants ou d’investisseurs. Elle doit devenir un projet d’organisation du travail.
Former les salariés, protéger les droits, clarifier les usages, encadrer la donnée, éviter les licenciements opportunistes, accompagner les transitions : ce ne sont pas des freins à l’innovation. Ce sont des conditions pour qu’elle tienne dans la durée.
Parce qu’une technologie qui humilie les travailleurs finit toujours par créer de la résistance. Une technologie qui les aide à monter en compétence peut, au contraire, devenir un vrai progrès.
Mon regard de vieux routier du numérique
Je ne suis pas naïf. L’IA va supprimer certaines tâches. Elle va fragiliser certains métiers. Elle va rendre obsolètes des compétences qui paraissaient solides il y a encore cinq ans. C’est déjà en cours.
Mais je ne crois pas non plus au grand remplacement mécanique de l’humain par la machine. Les entreprises auront toujours besoin de discernement, de confiance, de responsabilité, de culture métier, d’expérience et de capacité à comprendre le réel.
Or le réel, justement, est rarement propre. Il est plein de nuances, de contradictions, de clients qui changent d’avis, de contextes locaux, de contraintes juridiques, de problèmes humains.
L’IA calcule, génère, prédit, classe, assiste. Elle peut faire beaucoup. Mais elle ne remplace pas facilement quelqu’un qui sait pourquoi il fait les choses.
La Chine veut être moteur sur l’IA. Elle le sera probablement. Elle a les données, les industriels, les plateformes, l’État stratège, les usages et une population globalement réceptive. Mais elle sait aussi que l’emploi reste un point de fragilité majeur.
Dans un pays qui a bâti sa stabilité sur la croissance, le travail et la promesse d’ascension sociale, une automatisation trop brutale serait un risque politique.
C’est peut-être cela, le vrai enseignement.
L’intelligence artificielle n’est pas seulement une compétition technologique entre grandes puissances. C’est une épreuve de maturité pour nos sociétés.
Ma question est : comment l’utiliser sans casser les femmes et les hommes qui font tenir l’économie réelle ?
Et là-dessus, la Chine, malgré sa puissance et sa vitesse, se retrouve face au même mur que nous.
Sources utilisées
State Council of China — « China issues guideline to accelerate “AI Plus” integration across key sectors »
https://english.www.gov.cn/policies/latestreleases/202508/27/content_WS68ae7976c6d0868f4e8f51a0.html
State Council of China — « China launches policy package to boost employment »
https://english.www.gov.cn/policies/policywatch/202503/28/content_WS67e68342c6d0868f4e8f1484.html
State Council of China — « China unveils guidelines to boost employment for college graduates »
https://english.www.gov.cn/policies/latestreleases/202504/08/content_WS67f5c99bc6d0868f4e8f186a.html
KPMG / University of Melbourne — « Trust, attitudes and use of artificial intelligence: China snapshot, 2025 »
https://kpmg.com/cn/en/insights/2025/05/trust-attitudes-and-use-of-artificial-intelligence-a-global-study-2025.html
Reuters — « China’s youth jobless rate rises to 16.9% in March »
https://www.reuters.com/world/asia-pacific/chinas-youth-jobless-rate-rises-169-march-2026-04-21/
Tom’s Hardware — « Chinese court rules companies can’t fire workers just because AI is cheaper »
https://www.tomshardware.com/tech-industry/artificial-intelligence/chinese-court-rules-companies-cant-fire-workers-just-because-ai-is-cheaper-ruling-says-automation-alone-doesnt-justify-layoffs
Channel NewsAsia / AFP — « Outrage in China after iQiyi debuts AI actor database »
https://www.channelnewsasia.com/east-asia/china-iqiyi-artificial-intelligence-database-actors-likeness-outrage-6070081
Reuters — « ByteDance pledges to prevent unauthorised IP use on AI video tool after Disney threat »
https://www.reuters.com/world/china/disney-sends-cease-and-desist-bytedance-over-ai-generated-videos-2026-02-16/
PwC — « 2025 Global AI Jobs Barometer »
https://www.pwc.com/gx/en/services/ai/ai-jobs-barometer.html